Une femme vendant des ananas/ENET/ Dieubon M.
Des femmes s'activent pour l'indépendance économique en territoire de Beni au Nord-Kivu dans la perspective de mitigation des violences basées sur le genre. À Kalunguta, un village longeant la route Beni-Butembo, des marchandes développent la vente des ananas, l'une des cultures traditionnelles du milieu. Des dizaines de femmes imposent une marque de gestion financière qui transcende de la simple vente au bien-être familial.
La femme, le cerveau des projets familiaux
A moins d’un kilomètre, trois groupuscules guettent la route nationale. Ici, vers midi du 28 novembre 2025, les femmes courent vers la chaussée à tout klaxonnement des engins roulants pour séduire la clientèle. Quatre ananas filés à la main, Alice Riziki vient des collines qui surplombent le village et se sent fière de son commerce qui a « contribué à stabiliser son foyer ».
« On me demandait si je n'avais que pour rôle de mettre au monde dans le foyer. Et j'ai décidé de commencer à vendre les ananas. En dépit des difficultés, j’ai des bénéfices qui me permettent de répondre à mes besoins. Je gagne de l’argent et depuis que je l’amène dans mon foyer, nous sommes stables et mon époux est content. Il arrive que je m’engage dans une ristourne et après quelques mois, j’épargne de l’argent pour des grands projets », fait-elle savoir.
Des marchandes d'ananas
Foulard rouge sur la tête et les rides sur le visage, Kyakimwa Kighoma accumulent des années dans cette profession qu’elle exerce dès « son jeune âge ». Du haut de ses 56 ans d’âge, elle témoigne avoir surpassé les stéréotypes d’une prétendue « faiblesse de la femme ». Alors que les femmes ont des restrictions traditionnelles sur le droit d'accès à la terre, elle affirme avoir acheté son propre champ à Loito près de Kenge pour renforcer sa chaine d’approvisionnement en ananas.
« Il y a des hommes qui découragent leurs femmes, mais mon mari m’encourage dans ce que je fais car il voit l’intérêt que je gagne chaque jour. J’étais petite quand j’ai commencé à vendre ici à la route. Aujourd’hui, je suis fière que mes bénéfices m’ont permis d’acheter une moto, un champ et une parcelle. J’ai contribué également à la scolarisation de mes trois enfants qui ont déjà obtenu leur diplôme d’état, et cela sans compter les nombres de fois que j’achète la ration. Je participe aux charges du ménage et mon mari ne cesse de m’accompagner dans ce travail », relate-t-elle.
Des ananas rangés dans un hangar
Depuis des années, révèle la vendeuse Masika Mathe, certaines femmes se confient aux Associations Villageoises d’Epargne et des Crédit pour épargner le profit tiré de la vente d’ananas. « Cela favorise la réalisation de certains projets qui demandent assez de moyens. Nous gardons cinq ou dix mille francs, mais à un temps donné les chiffres grimpent. Après, nous retirons l’argent pour l’utilisation réfléchie », dit-elle soulignant son vœu d’élargir ses sources de revenus.
Le « oui » des hommes
Loin des idées négativistes, des hommes reconnaissent l’apport des femmes vendeuses d’ananas dans le maintien d’un équilibre social au foyer. A Mahohe-Kalunguta où nous les retrouvons, ils fléchissent face aux réalisations de la femme à partir d’un « métier moins attrayant ». Ils s’inscrivent dans la logique l’entreprenariat féminin comme pilier du développement locale.
Faustin Rangi, jeune d’une trentaine d’année, garde son attention sur les revenus de sa femme qui vend des ananas dans un hangar. Il présente les ananas comme piliers de l’économie du milieu. D’une voix un peu rauque, il place ces mots :
« Le peu qu’elle trouve en vendant les ananas et ce que je ramène de la forêt où je passe ma journée contribuent au bien-être de nos enfants et de toute la famille. Des factures médicales sont payées sans beaucoup de gymnastiques. Nous vivons dans ce village grâce à l’agriculture et la vente d’ananas. Imaginez combien est alors l’apport de la femme. Je crois personne ne peut en discuter, la femme a des potentialités et son rôle aide le foyer. »
Des ananas déjà vendus
Machette en mains, Kakule Mulala se prépare pour le champ. Il s’assume à ramener des ananas à sa femme dans les premières heures avant de retourner au champ pour d’autres tâches. De son expérience vécue, il plaide pour l’autonomisation économique effective de la femme.
« Ne négligeons pas ce que nous femmes font, elles nous appuient. Ma femme vend des ananas et je témoigne qu’elle me soutient considérablement. Nous avons d’ailleurs développé notre harmonie de travail. Je me dirige loin d’ici à la recherche des ananas vendus à gros, et je les ramène pour qu’elle vende en détails. Elle gère l’argent dont nous planifions l’affectation dans l’entente mutuelle. J’encourage les femmes à travailler pour suppléer leurs maris », reconnait-il.
Des colis d'ananas prêts à être acheminés dans d'autres entités
Le son de cloche des hommes est soutenu par Bernadette Mbamulyakoko, cheffe du service genre famille et enfant en territoire de Beni. Pour elle, « ce commerce, petit soit-il, rend la femme forte en planification rationnelle. Sa capacité à résoudre un problème par elle-même ranime la confiance à soi. Elle a une conscience tranquille et s’occupe quotidiennement de sa famille. C’est qui contribue dans la lutte contre les violences basées sur le genre ». Le défi qui perdure, renchérit elle, est l’impraticabilité des routes de dessertes agricoles et l’insécurité. Ce qui freine l’élan de l’autonomisation totale de femme rurale.
Des marchandises à la séduction des clients voyageurs
Longtemps placée au second rang, la femme de Kalunguta a brisé le mythe d’une dépendance totale à son partenaire grâce au commerce des ananas. Elle contrôle ses dépenses, appuie la survie de sa famille et l’implantation des projets sous l’œil satisfait des hommes face à une autonomisation qui redore l’image de la femme autrefois teintée des clichés traditionnels.
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